Paul Muse http://paul.muse.free.fr http://paul.muse.free.fr/pages/niort/niort06.htm
La condition urbaine

Paul Muse est un piéton inattentif. À trop arpenter la ville il ne voit plus le monde comme tout le monde. Sans doute parce qu’il est trop attentif. Expliquons-nous.

Dans ses déplacements urbains, il lui arrive d’assister à des accidents visuels qui surviennent aux piétons qu’il croise. Sur-le-champ il établit un constat photographique. Et le résultat est là. Un fragment de miroir placé devant l’objectif de l’appareil, et le photographe capture son sujet en même temps qu’il saisit un élément hors champ réfléchi par le miroir. Deux éclats de la réalité s’entrechoquent et font du passant dans la ville un être hybride : des pieds et des jambes avancent, et le tronc et la tête se retrouvent englués dans le chaos des signes, dans l’entonnoir des obsessions, des désirs, des hantises, dans le flot des images qui font l’homme de la cité.

Nul n’est à l’abri de ces accidents visuels qui surviennent sitôt qu’on avance dans la vi(ll)e la tête trop pleine de conventions. En fait, ces accidents que nous feignons d’ignorer sont notre lot quotidien. Qui n’a la tête prise, harcelée par les sollicitations sans nombre dont l’espace urbain nous assomme ? Tous nos sens sont soumis à chaque instant à dure épreuve. Et notre psychisme sans cesse alpagué doit trier, décoder, évacuer, faire bon usage de tout ce fatras d’objets et d’images qui le happe. Paul Muse est là pour nous le rappeler. Avec des images. Saine vigilance de sa part.

Il nous montre que l’espace photographié de la cité restitue simultanément et le dehors et le dedans de l’humain, autrement dit ce qui habite le corps tandis qu’il se déplace. Un corps, certes, mais qui est passablement désincarné et qui, à force d’aller dans la cité, a pris la texture de l’urbain, du trop-plein urbain. On se surprend alors à croire que tous ces corps qui vont sur les pavés sont en quête d’une identité.

Ce qui rend le regard de Paul Muse nécessaire, et bien humain, c’est qu’il nous adresse un reflet grave de notre condition urbaine sur un ton presque badin, qui prête à sourire : de la mécanique urbaine plaquée sur du vivant, pour parodier Henri Bergson dans sa définition du rire. Car que peut-on faire d’autre face à cette condition, face à ces anonymes qui ont perdu la tête, que d’en rire gravement ?

Christian Girier
Ecrivain, réalisateur

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